
La deuxième édition de Awaln’art ouvre ses portes à Marrakech nous délivrant un message fort : il est aujourd’hui plus que jamais nécessaire de mettre le geste et la parole artistiques au cœur de l’espace public, au plus près des humbles et des anonymes.
Les troupes invitées par les compagnies « Eclats de lune » et « Graines de soleil » respectivement basées à Marrakech et Paris mais partageant le même directeur artistique, Khalid Tamer vont irriguer les rues de notre ville et les campagnes du Haouz avec leurs funambules, acrobates, conteurs, danseurs et marionnettistes, redonnant à leur public sa fonction d’interlocuteur, révélant des sensibilités créatives anciennes mais souvent enfouies.
L’expérience n’est pas nouvelle : depuis 2002, à l’invitation des Instituts français de Casablanca et de Marrakech dont Jean-François Marguerin et moi-même étions alors respectivement directeurs, la compagnie « Graines de soleil » parcourt les villes et les campagnes avec bonheur. Je ne peux évoquer ici sans émotion les représentations sur tréteaux de « l’Avare » de Molière le soir sur la place Bab Fteuh devant une foule enthousiaste, la tournée du Goldoni sur les places publiques et dans les cours d’école de Tahanaout et d’Amizmiz, d’Aghmat et de Safi entre autres, les lectures des « lettres d’amour » à Aït Ourir au village SOS enfants, la mémoire des « soldats inconnus » revisitée dans la dernière mise en scène coproduite avec nous.
Le travail engagé depuis plusieurs années déjà par Khalid Tamer s’inscrit résolument dans la grande lignée de celui de Peter Brook et d’Ariane Mnouchkine qui ont profondément transformé notre perception du spectacle vivant en soulignant sa portée universelle et sociale.
Ce n’est pas un hasard si Khalid Tamer a choisi Marrakech, ville lumineuse et spirituelle, et la province de Tahanaout plus particulièrement comme laboratoire de ses réflexions : ces lieux ont été, depuis les temps les plus anciens, traversés par des courants culturels multiples. Ils se sont enrichis tout à tour des apports des phéniciens sur la côte atlantique, des influences sub-sahariennes arrivées avec les caravanes, des raffinements de l’Andalousie. Carrefour entre l’Europe et l’Afrique, Marrakech et sa région ont aussi toujours été terre de tolérance chère aux grands mystiques soufis. Puisant aux sources de sa double culture les questionnements qui traversent nos sociétés au sud et au nord de la Méditerranée, Khalid Tamer n’a de cesse de promouvoir le rôle d’intercesseur de l’artiste parce que « trouver n’est rien. Le difficile est de s’ajouter à ce que l’on trouve » (Paul Valery). Et l’on ne peut « s’ajouter » qu’en devenant l’acteur de sa propre vie, en libérant sa parole et son imaginaire, en retrouvant la fierté de ses traditions, en s’inscrivant dans le grand mouvement du monde. Pour ce faire, il est indispensable que soit créé aujourd’hui un vrai pôle artistique doté d’une structure et de moyens afin de valoriser le patrimoine immatériel de cette région et offrir aux acteurs culturels locaux les formations dont ils ont besoin. Exprimons ici le souhait qu’Awaln’art, qui est déjà plus qu’un festival, puisse à l’issu de cette seconde édition être doté de cette structure pérenne qui permettra d’irriguer le tissu social d’une véritable ambition culturelle et de promouvoir les jeunes talents dont ce pays est si riche.
Nous pensons les places publiques au travers de ceux qu’elles abritent, passants et artistes, artisans et autres commerçants. Jemaa el Fna, « un espace magique de sociabilité », témoin d’un patrimoine immatériel en voie de disparition. Une fois de plus c’est vers elle que nous nous tournons pour explorer ces rencontres entre occupants et créateurs de l’espace public, pour découvrir ce que sont et étaient les arts de la rue de ce côté-ci de la Méditerranée, pour révéler la qualité des interventions artistiques qui ont fait de la place ce qu’elle n’est plus.
Places publiques, espaces publics, les foires d’antan ressemblaient peut-être un peu à Jemaa el Fna : grand espace recouvert de petits chapiteaux. Ici, les cercles s’appellent halqa et se passent de chapiteau. Mais le principe reste le même. Les artistes saltimbanques de toutes sortes et de toutes les origines jonglent avec leur public.
Il y a encore quelques années, sur Jemaa el Fna, on pouvait croiser, « bakchic le clown, Mamadh l’équilibriste de la bicyclette, Sarouh le prédicateur, Tabib al Hacharat (le docteur des insectes) », les bouquinistes. Et ceux que l’on croise encore : les fiacres, les charmeurs de serpents, les gnawas, les acrobates… Tous se rassemblaient au café d’à côté et se mêlaient aux touristes, voyageurs et commerçants, hommes de lettres ou vagabonds.
Tout un univers peuplé de mots imaginaires et d’histoires impossibles, de drôleries poétiques et d’histoires d’amour. Si proche des films de Chaplin, si loin de ce qu’est devenu la place aujourd’hui.
De cette histoire il reste des images en noir et blanc et les mots de quelques écrivains tels que Juan Goytisolo. C’est la nouvelle génération d’artistes marocains et africains que nous souhaitons interpeller. Leur faire goûter cette insouciance passée et la qualité de ses artistes. Les amener à la création avec comme matière première ce que leurs pairs ont laissé et ce public qui n’a pas tellement changé. Les nourrir des recherches d’artistes méditerranéens concentrés sur les multiples visages de l’espace public, ses usages détournés et ses publics. A mi-chemin entre une exploration des arts de rue africains et méditerranéens et un questionnement grandissant du rôle de l’artiste dans l’espace public, la deuxième édition d’Awaln’art associe le rêve et la poésie à la réécriture de l’espace public et de ses occupants au travers de la création contemporaine. Sur les places publiques de Marrakech, Tahanaoute, Aghmat, Aït Ourir et Tamesloht, défileront les acrobates venus d’Afrique, les clowns aux origines métissées, le cinéma muet, l’éternel conteur, le jongleur, son feu et ses musiciens, le manipulateur d’objets insolites, des danseurs publics et aussi la vendeuse de soupe, le bazariste et le peintre ambulant.
ou comment créer un événement à l’image du Maroc, carrefour entre l’Afrique et le reste du Monde.
Il s’agit de puiser au cœur des racines africaines, de valoriser l’africanité du Maroc, de révéler les artistes africains. Il s’agit de permettre la rencontre entre les artistes du monde entier en valorisant les métissages, les rencontres entre les cultures d’Afrique, du Nord et du Sud de la méditerranée et les échanges sud-sud. Ainsi Awaln’art souhaite soutenir la création contemporaine africaine et méditerranéenne et ses créateurs.
Pour sa deuxième édition, Awaln’art continue son exploration des formes traditionnelles du spectacle de rue et leur synergie avec la création contemporaine. Au Maroc la Halqa, le cercle était un lieu de transmission des savoirs autant que de rêve et de poésie. L’artiste et son spectacle étaient mus par un sens et une nécessité donnés par ce lien avec les publics. Awaln’art redonne aux places publiques leur rôle d’espaces publics et réinstalle le public au cœur des créations et la vie au cœur du spectacle.
Awaln’art s’associe aux stratégies de développement des autorités publiques locales : rendre visible une région riche de son patrimoine matériel, immatériel et naturel. Contribuer par ses dimensions culturelles et artistiques à la mise en place des outils nécessaires au développement d’un tourisme culturel et rural. Dès le mois de janvier 2008, l’équipe artistique du festival se déploie pour réaliser des ateliers artistiques et accompagner les 10 associations partenaires du festival. Ainsi se construit progressivement une dynamique culturelle et une offre de services propice au développement d’un tourisme culturel dans la province Al Haouz.